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Les aventures de perluète (up)
Jacques BRUYERES du Midi Libre

Interrogation
“Tu as vu le nouveau logo de France Télécom, cette espèce de 8, enfin pas un 8, un peu comme une clef de sol ou le “t” majuscule qu'on nous faisait calligraphier à l’école, mais sans jambe ? Mais si, ce signe qu’on emploie à la place de “et”. Attends, je te l’écris : &. Tu vois, dans le genre Durand & Dupont. A France Télécom, ils l’ont stylisé, mais on le reconnaît bien. Ça a un nom ce truc, mais lequel ?

Demandez et on vous répondra
Ce fameux & a pour nom perluète ou esperluète, certains écrivant esperluette. On le connaît également sous le nom de “et commercial” ou “et tranché”. Il appartient à notre patrimoine écrit, depuis quelques siècles. Alors qu’on le pensait désuet et dépassé, le voilà qui revient dans l’actualité. France Télécom justifie le choix de ce symbole par l’idée de relation, de lien entre les hommes. De plus son graphisme attire le regard. Si la démarche réussit, il se pourrait bien que, dans quelque temps, ce & particulier suffise à identifier l’entreprise. Voilà qui serait la continuation inattendue d’une longue et curieuse histoire.

De la ligature mérovingienne au logo de France Télécom
En réalité, &, à l’origine, servait à remplacer les deux lettres “et”, même à l’intérieur d’un mot et pas seulement dans le cas de la conjonction “et”. C’était ce que les spécialistes appellent une ligature mérovingienne. Une abréviation, une façon de lier deux lettres (oe et ae, sont également des ligatures). Les scribes du Moyen Age montraient aussi, par l’élégance du trait, leur habileté et leur bon goût. Les chercheurs s’accordent pour en relever le premier emploi en 842 dans le texte des Serments de Strasbourg. Par cet écrit, Charles le Chauve et Louis le Germanique (petits-fils de Charlemagne) faisaient alliance contre leur frère Lothaire. On peut y lire, selon ceux qui l’ont étudié, la forme “faz&”, mise pour “fazet”, aujourd’hui “fasse”, subjonctif du verbe “faire”. Mais c’est dans sa formule de remplacement du “et” conjonction que & devait nous parvenir. On le trouve ainsi employé systématiquement dans “les vieux livres imprimés avant le XIXe siècle”. Il fallait donc, pour les écoliers de l’époque qui apprenaient à lire, en savoir le sens et le son. Dans ce but, il était ajouté en fin d’alphabet et prononcé “ète”. X, Y, Z, &, devenaient, récités par les élèves : ixe, igrec, zède, ète. Les instituteurs, qui aimaient la rime, suggéraient aux enfants un final amusant, pour les récompenser de leur réussite : ixe, igrec, zède, ète... perluète ! A moins que ce ne soient les élèves eux-mêmes qui aient trouvé l’astuce. Et d’ailleurs, criaient-ils fièrement perluète, pirlouète ou esperluète ? Car les trois se disent aujourd’hui, les dictionnaires classiques optant, pour une autre forme orthographique : esperluette. Du coup (ou après coup ?), certains savants lui trouvent comme origine le latin sperna (jambe), accompagné du vieux français espere (sphère), lui-même venant du latin sphaerula... L’histoire du maître et des écoliers terminant spirituellement l’alphabet est autrement plus charmante. Le typographe pur et dur (mais existe-t-il des typographes impurs et mous ?) emploie le terme perluète, qu’il présente comme le “symbole du “et commercial””. Pour lui, (à Midi Libre, on pourrait l’appeler, pas au hasard du tout, Bernard Schandeler), pas de discussion, “& ne s’emploie que dans les intitulés de raisons commerciales”. Et de citer comme exemples : Van Cleef & Arpels, Moët & Chandon, Smith & Wesson, Ets Paul Duler & Fils, Bang & Olufsen. Les Belges et les Anglo-Saxons, y compris dans leurs lettres manuscrites, ont une utilisation plus commune du & que les Français. A ce sujet, Maurice Grévisse (“Le bon usage”) insiste sur l’aspect universel de cet attachant “symbole qui est le même quelle que soit la langue : & pour “et” dans un texte français, pour “and” dans un texte anglais, pour “und” dans un texte allemand, etc. “Et tenez, “et caetera”, on le trouvait, il n’y a pas si longtemps, écrit &c. Cette précision est donnée par Claude Gagnière, éminent linguiste alésien, dans son remarquable "Pour tout l’or des mots" (Collections Bouquins chez Robert Laffont), dont le chapitre très documenté sur l’esperluète est bien utile au curieux se demandant, ce qui avait changé dans sa facture de France Télécom ou sur la vitre de la cabine téléphonique du coin.

Perluète, le retour
Les aventures ne sont pas terminées. Regardez autour de vous, dans la rue, dans les journaux. Lisez les affiches, les annonces, les publicités. Vous verrez des & partout.


@ (up)

Le caractère “arobas” (@) a pour origine graphique l'abréviation que les scribes ont donné à l'expression latine ad (qui signifie à ou chez). Ce caractère a été plus ou moins perdu dans les pays francophones mais est resté en usage dans certains pays anglo-saxons.
En Angleterre, on le rencontre encore sur les ardoises des marchés pour indiquer un prix : pommes @ 2 £. C'est surtout aux Etats-Unis que ce caractère est resté en usage dans la comptabilité pour indiquer les prix unitaires. Les machines étant alors construites aux Etats-Unis, le caractère a toujours fait partie des claviers des machines à écrire et, aujourd'hui, des ordinateurs.
Son nom ? Officiellement, on dit “a commercial” ou, en anglais, at. En France, on l'appelle “arobas” (ou arobace). Ce nom provient probablement d'une erreur d'imprimeur qui aurait confondu la graphie @ avec le signe d'une unité de mesure espagnole, arroba (littéralement “le quart” qui correspond à un quart de cent livres).
Selon le dictionnaire Le Robert, le vrai nom français est “arobe”. Ce caractère est très employé aujourd'hui dans les adresses de courrier électronique, dans le sens à, chez ; par exemple, pour écrire à monsieur Giambattista Bodoni qui réside ou travaille, en France, à l'Ecole normale supérieure, on tapera sur son clavier: bodoni@ens.fr

Les autoroutes de l'information
Denis Fortier


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